Un amphi de l’UHA va enfin porter le nom d’une femme, et pas n’importe quelle femme : une historienne communiste, antifasciste, anticolonial et militante féministe. Ce mardi 6 mai 2025, le conseil de la Faculté des Sciences Économiques, Sociales et Juridiques (FSESJ) a voté collectivement pour nommer l’amphithéâtre 1 du nom de Madeleine Rebérioux, une première puisqu’aucun bâtiment porte son nom.
Nommer les amphis, féminiser les espaces : une campagne de longue haleine
Depuis sa création, la CSTE milite pour une université inclusive. Nous avons toujours considéré que les noms donnés aux lieux d’étude ne sont pas neutres : ils disent qui mérite d’être honoré·e dans notre mémoire collective et dépeignent aujourd’hui une vision majoritairement masculine et occidentale.
La campagne lancée en 2023 à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes a mis en lumière une réalité accablante : parmi la trentaine d’amphithéâtres que compte l’UHA, tous portent un nom masculin. Grâce à la mobilisation étudiante, s’est organisé une consultation officielle par la FSESJ, puis à un processus démocratique associant l’ensemble des élu·es de la faculté.
Ce vote fait suite à une consultation organisée par la faculté, qui a permis aux étudiant·es, enseignant·es et personnels de proposer des noms de femmes. Trois noms ont été retenus par les élu·es étudiant·es, et trois par les élu·es des personnels et enseignant·es, avant d’être départagés par un vote en conseil. Le choix de Madeleine Rebérioux en est l’aboutissement.
Féminiser les amphis : un enjeu d’égalité dans l’espace universitaire
Dans une société où moins de 5 % des rues portent des noms de femmes, l’université ne fait pas exception : plus de 85 % des amphithéâtres nommés en France portent des noms d’hommes. Cette inégalité symbolique renforce l’invisibilisation des femmes dans l’histoire, les sciences et la culture.
Féminiser les amphis, c’est revendiquer une autre mémoire. C’est lutter contre l’effet Matilda, ce phénomène bien connu qui consiste à minimiser, ignorer ou attribuer à des hommes les découvertes et les travaux des femmes.
Nous appelons l’ensemble des composantes de l’Université de Haute-Alsace à suivre l’exemple de la FSESJ et à s’engager à leur tour dans une démarche de féminisation des espaces universitaires.
Une figure de savoir, de lutte et de mémoire, en résonance avec l’histoire de Mulhouse
Madeleine Rebérioux (1920–2005), historienne, enseignante et militante. Agrégée d’histoire en 1945, elle débute sa carrière au lycée de jeunes filles de Mulhouse, où elle enseigne jusqu’en 1951. Elle y découvre la réalité du monde ouvrier et adhère au Parti communiste français en 1946. Elle devient conseillère municipale de Mulhouse (1948–1950).
Syndicaliste active (SNES, FEN, SNESup), elle joue un rôle clé dans la mobilisation contre les guerres coloniales : membre du comité Maurice Audin, signataire de l’appel des 121, initiatrice de Vérité-Liberté pour dénoncer la torture en Algérie, fondatrice du collectif universitaire contre la guerre du Vietnam, puis du Front Solidarité Indochine. Elle s’oppose à toutes les formes de répression étatique, et mène ses combats dans la rue comme dans les amphithéâtres.
En décembre 2001, elle est à l’initiative du collectif « Trop, c’est trop ! » pour dénoncer les violences de l’armée israélienne et défendre les droits du peuple palestinien.
Universitaire reconnue, elle enseigne à la Sorbonne, puis à Vincennes (Paris VIII), et à l’EHESS. Elle préside la Société d’études jaurésiennes (1981–2004), dirige Le Mouvement social (1971–1982) et codirige l’édition des Œuvres de Jean Jaurès. Son œuvre donne à voir une histoire sociale des luttes, du mouvement ouvrier, des femmes et des avant-gardes culturelles. Elle milite pour une recherche collective, engagée et accessible.
Elle est aussi une actrice de la mémoire : vice-présidente du musée d’Orsay, présidente du comité scientifique du Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane, où elle défend une articulation rigoureuse entre histoire et mémoire. Militante infatigable contre le fascisme et le négationnisme, elle participe en 1979 à la dénonciation des thèses négationniste de Robert Faurisson.
Première femme présidente de la Ligue des droits de l’Homme (1991–1995), elle met en avant la « citoyenneté sociale », les droits des femmes, la lutte contre les discriminations et la mémoire de l’affaire Dreyfus.
Fidèle jusqu’au bout à sa vision humaniste, anticoloniale et antiraciste, Madeleine Rebérioux incarne une histoire vivante que l’Université honore en donnant son nom à un amphithéâtre : Celle d’une femme libre, d’une chercheuse engagée et d’une militante de toutes les émancipations.