“Retenues de substitution“ ou  “méga-bassines” ? 

Cet article a été écrit peu après le week-end du 25 au 26 mars 2023, mais est publié 3 ans après, en 2026.

Entre ces deux expressions il y a tout un monde, un fossé. Ce qui les sépare, ce sont des visions antagonistes de ce que doit être l’agriculture mais surtout ce que veut dire le partage des ressources. 

Sur la rive droite du fossé on retrouve les porteurs de ce qu’ils appellent les “réserves de substitution”, imaginées pour se substituer au forage d’été, ce sont des grandes réserves d’eau qui sont remplie par le pompage des nappes phréatiques, supposément en surplus en hiver, pour irriguer en été. Une bonne idée sur le papier, sauf qu’à y regarder de plus près, ce projet est à la fois une aberration écologique, économique et sociale – symptomatique d’un système productiviste et de l’accaparement du vivant et des ressources.

Un projet hors-sol

Le projet des méga bassines est un projet hors sol et ça sur plusieurs points. D’abord car les données sur lesquelles reposent la légalité du projet sont vieilles de 15 ans, époque à laquelle les stocks d’eau dans les nappes étaient un peu plus élevés. C’est d’ailleurs pour cette raison que, suite au recours déposé par le collectif Bassines non merci, le projet passe de 19 bassines à 16 dans les Deux-Sèvres et que la question de la légalité de 7 des 16 bassines est toujours en suspens et attend d’être tranchée par le tribunal administratif de Bordeaux. 

Ce projet, en plus d’avoir des bases légales vaseuses, est un non sens : faire remonter l’eau à la merci du soleil, de l’évapotranspiration, sujette à la prolifération des algues (eutrophisation) quand elle pourrait rester dans les nappes où elle est utile pour l’écosystème du sol et peut remplir son rôle dans le cycle de l’eau est une pure ineptie qui ne s’est retrouvée justifié que par la soif de grands céréaliers et l’appétit capitaliste. 

Ces méga-bassines de 10 à 18 hectares et d’en moyenne 2 millions d’euros chacune, financées à 70 % par l’argent public, vont ne profiter qu’à 6% des agriculteurs de la région. Si on regarde leurs profils, ce sont des grands céréaliers producteurs de blé, de maïs, de cultures, destinées soit à l’exportation soit à nourrir des élevages hors sols, avec des animaux qui ne sortent pas du bâtiment d’exploitation. Ainsi ce que l’Etat finance ce n’est pas seulement un trou dans le sol c’est un modèle d’agriculture productiviste et mortifère. Ce que l’Etat finance et défend ce sont des pratiques éloignées en tout point de l’agriculture en phase avec le respect du vivant, des sols et de l’humain. Et tout cela à peine masqué par un accord illusoire passé avec les exploitants agricoles, à qui il était demandé de tendre vers des pratiques plus vertueuses : passage en agriculture biologique et plantation de haies. Un accord bien évidemment piétiné dans les grandes largeurs. 

À l’inverse, des maraîchers se sont vu refuser le raccordement car le coût de celui-ci serait trop élevé par rapport à ce que cela pourrait rapporter à la Coop de l’eau 79. L’association porteuse du projet et à laquelle TOUS les agriculteurs cotisent sans en avoir le choix. 

Se raccorder à une méga-bassine coûte cher, c’est exclusivement réservé à de grandes exploitations qui ont les moyens d’investir, des géants de l’agro-alimentaire. On assiste à l’appropriation par quelques-uns de l’eau, une ressource commune, un véritable bien commun.

L’enjeu de l’accès à l’eau comme protection à l’envahisseur capitaliste. 

Loin de tomber dans l’agri bashing comme peuvent le suggérer certains défenseurs du projet dès qu’une critique est émise à l’encontre des méga-bassines. Il s’agit juste, là aussi, de dénoncer le modèle agricole actuel qui enferme les agriculteurs dans une course en avant, celle de faire grossir leur ferme, pour plus de rendements, plus de profits, pour rembourser les crédits. Un engrenage qui écrase les corps et les esprits, avec les banques à la manette, le tout bien huilé par les coopératives agricoles. D’autant plus, qu’on le sait, c’est 1 agriculteur qui se suicide tous les 2 jours en France. 

Les méga-bassines s’enregistrent pleinement dans ce labourage de la profession. En donnant accès à certains et pas à d’autres, il met en danger des fermes mais aussi les hommes et les femmes qui sont derrière. Se raccorder aux méga-bassines signifie pour beaucoup d’agriculteurs la survie de leur exploitation, de leurs cultures, de leurs animaux, et par extension de leur famille. C’est également un moyen de pérenniser les fermes et de les rendre attrayantes pour de futurs repreneurs, quand on sait que plus de la grande majorité des agriculteurs seront à la retraite dans 10 ans. C’est donc un enjeu majeur pour les agriculteurs et agricultrices d’avoir une ferme qui ne soit pas en ruine et que les champs, comme les comptes, ne soient pas à sec. Une aubaine pour une grande entreprise capitaliste, une grande surface qui, remplie de grande bonté et d’altruisme, digne des plus grands rapaces, se ferait une joie de sauver un agriculteur endetté pour une somme frôlant l’insolence, en somme une agriculture de firme.

Rappelons que l’eau est un bien commun et qu’elle ne doit en aucun cas être privatisé. Rappelons aussi, que la terre doit appartenir à ceux qui la travaillent. 

Précariser les agriculteurs et agricultrices c’est les laisser à la merci des géants de l’agro-alimentaire et permettre à ces derniers de subtiliser les moyens de subsistance d’agriculteurs et d’intensifier les pratiques productivistes, au détriment du bien commun. 

Un écran de fumée pour masquer un manque d’ambition politique

Les méga bassines, présentées comme un projet visant à protéger les agriculteurs et les agricultrices face à la multiplication des épisodes de sécheresse, sont, en plus d’être une fausse bonne solution, un véritable écran de fumée dont les lobbies agricoles attisent les braises. En effet, permettre à des agriculteurs d’irriguer toujours autant, de produire toujours plus, via les méga-bassines, évite de se poser des questions sur nos pratiques, sur notre façon de produire, de consommer et de, in fine, elles nous empêchent de détruire à la racine le modèle productiviste. 

Il faut revoir notre façon de cultiver, se tourner vers d’autres céréales moins gourmandes en eau, comme le sorgho.  L’enjeu est aussi de garder l’eau dans le sol via des plantations, en faisant revenir la vie dans les sols via des pratiques plus vertueuses, de rotations des cultures, d’abandons d’ajout d’intrants chimiques, mais aussi en limitant drastiquement l’artificialisation des sols. 

Cette agriculture existe, elle peut nourrir le monde et ne nourrira pas les profits.

“Police, milice du capital”

Un récit du week-end du 25 au 26 mars à Sainte-Soline 

Le week-end du 25 et 26 mars, à travers les 10km de champs boueux, de chemins de terre, ce sont d’abord 10 000 puis 25 000 et enfin 30 000 manifestant⸱es qui ont rejoint le cortège de la mobilisation, en direction de la méga-bassine de Sainte-Soline. Dans les trois cortèges, portant chacun le nom d’une espèce menacée par la construction des méga-bassines, ont été entonnés de nombreux chants dont “Police, milice du capital“. D’abord un murmure puis une clameur, rageuse, à mesure que le cortège approchait le cordon policier qui entourait la méga-bassine, à mesure que l’absurdité de la situation frappait les manifestant⸱es : 3 200 policier⸱es, des militaires et un canon à eau pour protéger un trou dans la terre. Mais sûrement aucun⸱e manifestant⸱e n’avait vraiment conscience, à ce moment-là, de combien ce chant allait s’incarner sur le champ de bataille et s’inscrire dans les chairs : des policiers prêts à mutiler, à tuer au nom d’un projet capitaliste et inutile. 

Violence d’Etat

En effet, il n’a fallu que quelques minutes avant que ne fusent les premiers gaz lacrymogènes, que certain⸱es manifestant⸱es se sont empressé d’enterrer dans la terre, plus meuble que le macadam habituel des manifestations urbaines. Une chose est sûre, de ces gaz semés n’allait pas pousser des fleurs, même fertilisés par le sang qui allait couler durant cette longue matinée. S’en est suivit une phase de jauge : les manifestant⸱es avancent, à peine protégé·es par des banderoles en bâche renforcée, puis reculent, repoussé⸱es par les gaz. Et puis, la foule, d’abord timide, se joint aux centaines de manifestant⸱es déjà en place, avec un objectif : rejoindre le coeur de la bassine, symboliquement. Dès lors, les premiers cris retentissent, les premiers appels aux médics, à ces hommes et femmes, habillé⸱es de blancs qui accourent, guidé⸱es par la voix et les gestes de dizaines de manifestant.e.s, pour soigner, aider, porter celles et ceux abîmé⸱es par l’arsenal répressif. 

Nombreux⸱ses sont celleux qui n’oublieront pas la bande son de cette matinée : pour certain⸱e c’est un long sifflement strident du à une grenade de désencerclement qui ne les quittera pas avant un long moment, pour d’autres ce sont les cris, ou encore un mélange de la pluie incessante des grenades qui tombent et explosent et de la mélodie de la fanfare parée de rose et froufrous qui continue de jouer en esquivant les “gouttes”, comme un arc-en-ciel parmi l’orage. Nombreux⸱se sont celleux qui se refont encore le film de cette journée. Un navet qui aura coûté 5 millions d’euros, rien qu’en dispositif policier, plus que le coût de la bassine elle-même mais dont le coût s’élève à bien plus que cela : des mains, des pieds, des sourires, des vies déformées, détruites. 

C’est le désarroi des médics, des organisateur⸱trices qui n’avait pas pressenti autant de moyens, de violence qui met fin aux combats : il n’y avait pas assez de mains, de bras, de matériels médicaux pour réparer les mains, les bras, les jambes, les visages, pour soigner celleux que l’Etat était en train de traumatiser, d’abîmer, de perforer. 

Le retour, lugubre, se fait en silence, on entend parfois un “ACAB”, projeté et repris en écho par le cortège, qui repart, lui, en un seul morceau. Sur le chemin, maigre consolation : une pompe est déterrée et incendiée. 

Attention, images violentes

Serge D., gravement blessé à Sainte-Soline, a fini dans le coma. Sur la deuxième photo, il porte un casque protégeant son crâne en attendant d’avoir une prothèse.

Creuser le trou encore plus profond

La violence ne s’est pas arrêtée aux abords des champs, elle a continué : le mardi 28 mars, 2 jours après les faits, pendant les questions au gouvernement lorsque sont abordés les évènements de Sainte-Soline, Darmanin ne peut s’empêcher d’insister sur “l’extrême violence de groupuscules fichés par les services de renseignement parfois depuis de très nombreuses années” : une fois de plus la violence est rejetée sur les sois disants “écoterroristes”.

Pourtant du côté des manifestant·es ce sont plus de 200 blessé·es avec parmi elles·eux une quarantaine de plaies profondes délabrantes, des éclats à cause des grenades de désencerclement et des tirs de LBD (surtout au niveau des jambes et du visage). Une dizaine de blessé·es graves ont même été transféré·es au CHU. Un manifestant étant dans le coma avec son pronostic vital engagé, deux autres ayant leur pronostic fonctionnel engagé. L’enregistrement d’un échange entre le SAMU et un médecin accompagné de la LDH (Ligue des Droits de l’Homme) sur la prise en charge de blessé·es graves confirme que les secours ont été empêchés d’intervenir suite à une interdiction de se rendre sur place par les forces de l’ordre. On apprend aussi que des médecins militaires sont sur les lieux mais uniquement pour venir en aide aux gendarmes et policiers.

Darmanin s’englue dans les mensonges, en niant dans un premier temps les tirs de LBD depuis les quads mais également l’obstruction dans l’arrivée des secours. Les témoignages, images et vidéos, viennent, preuves à l’appui, démonter le roman affable de Darmanin mais montre également un tournant répressif envers les militant⸱es écologistes : la surveillance constante des militant⸱es locaux qui se sont vu suivi⸱es, mis⸱es sur écoute, tracé⸱es, la violence et les méthodes dénoncées par la LDH, notamment les produits marquants pour traquer les manifestant⸱es, la volonté de dissoudre les Soulèvements de la Terre, …

Sainte-Soline, repenser la lutte 

Cette violence que l’on a vu, vécu à Sainte-Soline, il faut en parler, la dénoncer mais il ne faut pas lui laisser toute la place. Ce que l’on a aussi vu à Sainte-Soline c’est 30 000 personnes, unies, qui avancent dans une même direction. Ce sont des personnes qui prennent soin des autres, qui ne se connaissaient pas mais qui se sont soutenues, portées, réconfortées. Ce sont des centaines de personnes qui, d’une seule voix, crient “médics”, c’est la fanfare qui joue parmi les grenades. C’est une organisation qui prévoit une aide psychologique, une garderie, une veille sur les violences sexistes et sexuelles, c’est la cantine solidaire du soir, c’est le point sur les insultes oppressives qui nous permet de regarder Sainte-Soline avec un peu plus de douceur, malgré l’horreur. Tous ces éléments permettent de poser les bases de réflexions sur la place qu’on laisse à la joie dans la lutte, à  la manière dont on envisage la lutte, comment on veut la mener et nous invite donc aussi  à la repenser, la réinventer : Sainte-Soline a été d’une extrême violence et certain⸱es repartent avec le goût amer de n’avoir été que de la chair à canon, que l’on a projeté dans un combat que l’on savait perdu d’avance, en attendant de pouvoir en faire des martyrs de la lutte.